
Cette approche panoramique est née par le truchement d’une oreille sourde aux diktats de la mode comme aux injonctions des arbitres du bon goût. Manuel Bienvenu l’a développée au contact d’un large instrumentarium (guitares, piano, basse, orgues, trompette, percussions…), dont il se plaît à explorer sans relâche les palettes de couleurs et de vibrations. Il l’a renforcée par la découverte ébahie de l’enregistrement multipistes, formidable machine à bâtir des édifices sonores chimériques. Il l’a prolongée dans l’étude à la fois sourcilleuse et contemplative des ressources intarissables de l’harmonie et des combinaisons de timbres, mais aussi dans l’attention extrême portée au son, matière sensible, vivante et donc transformable à l’infini. Depuis ses premiers pas au sein du duo ELM (deux albums avec la chanteuse Elodie Ozanne) jusqu’à ses disques signés de son nom, depuis sa rencontre lumineuse avec Benoît Burello (l’esprit fort de Bed) jusqu’à son détour fructueux par le Japon, terre d’accueil idéale pour un musicien sans matricule comme lui, tout son parcours porte l’empreinte d’un homme soucieux de multiplier les voies de recherche et les motifs de plaisir.
Le portrait ne serait pas complet si l’on passait sous silence toutes les extensions que Manuel Bienvenu donne au métier de musicien. Le Français ne cumule pas seulement avec bonheur les casquettes de compositeur, multi-instrumentiste, chanteur, arrangeur, ingénieur du son ou producteur ; il sait aussi se faire poète, algébriste, plasticien, architecte, explorateur, alchimiste… Rassembler harmonieusement autant de disciplines et de destins dans le cadre d’une seule vie, c’est se donner la possibilité d’embrasser tous les objets d’un désir qui ne se connaît pas de bornes, sans ignorer pour autant les vertus de la réflexion, du lent et endurant travail de la pensée.
Alors que Bring me the Head…, après un premier pressage japonais, bénéficiera enfin au printemps 2010 d’une sortie française en bonne et due forme, Manuel Bienvenu prépare actuellement un troisième album. S’y exprimeront son goût pour la cogitation en solitaire comme sa soif d’échanges collectifs, son attirance pour les constructions patiemment échaffaudées comme sa volonté de se laisser envahir par les forces du hasard. S’y dessine déjà la promesse d’une nouvelle aventure singulière : la juste récompense d’un musicien allergique aux bis repetita, pour qui l’incertitude du lendemain n’est pas un frein mais un moteur, une excellente raison de continuer le chemin. "
R.R. janvier 2010